Le message de la forêt

Le message de la forêt

 

Texte de Claire Barré

La vieille femme que tous nommaient Abuelita – petite grand-mère – avait fait un long voyage. La fatigue circulait dans ses veines. Elle avait quitté son village, et, revêtue de son costume de guérisseuse de la forêt, elle attendait. Elle était belle, Abuelita, avec son visage ridé, recouvert de peintures géométriques, avec sa coiffe de plumes multicolores.

Un jeune homme lui apporta un verre d’eau. « Ça va bientôt être à vous. » Abuelita le remercia, puis remercia l’eau, avant de la porter à ses lèvres.

Depuis les coulisses, elle voyait la salle se remplir peu à peu d’hommes en cravates et de femmes en costumes sombres. Elle réfléchissait aux premiers mots qu’elle allait leur dire. « La forêt m’a parlé. » Elle ne savait pas si les auditeurs étaient prêts à l’entendre, cette phrase. Ces mots leur sembleraient sortis du cerveau d’une folle. Qui donc parle aux arbres ?

Qui donc ne parle pas aux arbres ? aurait envie de s’exclamer Abuelita.
Les êtres humains ne sont-ils donc plus capables de déchiffrer les messages de la nature ? Elle en envoie sans arrêt, avec son propre langage : le bruissement d’aile d’un oiseau, le vent qui fait crisser les feuilles. Tous ces bruits sont déchiffrables pour qui sait les écouter avec le cœur.

Qu’allait-elle leur dire ? Comment allait-elle pouvoir transmettre les paroles de la forêt ? Transmettre ces visions qu’elle avait eues, en buvant le suc des plantes sacrées ? La forêt lui avait demandé de le répéter, ce message. De le répandre.

Il y a urgence… Le monde, tel que nous le connaissons, ne va pas pouvoir survivre. Les fils de la cicatrice sont en train de craquer. La blessure suinte et risque de tout emporter sur son passage, comme une coulée de boue.

Abuelita observa discrètement ces hommes et ces femmes qui s’étaient déplacés pour l’entendre parler. La plupart étaient occupés à consulter leurs écrans lumineux. Leurs regards semblaient absorbés, ailleurs, hypnotisés par ce petit puits qui vampirisait leur attention.

La vieille guérisseuse connaissait bien la vie des citadins. Deux de ses enfants s’étaient installés dans cette ville grouillante, où les arbres étaient relégués au rang d’objets décoratifs.

Abuelita ferma les yeux, se concentra quelques instants. Elle allait leur dire : « La forêt a quelque chose à vous raconter. Ecoutez-la. Je ne suis qu’une messagère. Elle m’a dit que vos cités ressemblaient à un casino clinquant, bruyant, qui vous pousse à consommer un rêve aussi futile que toxique.

Ce casino, ce grand cirque clignotant vous distrait jour et nuit. Et vous, vous lui offrez votre énergie vitale. Il vous presse jusqu’à la pulpe, vous fait croire que votre temps, si précieux, lui appartient. Vous persuade que vous devez vous tuer à la tâche pour gagner un argent qui vous servira à acheter les objets inutiles qu’il cherche à vous vendre et qu’il produit en masse. Fourmilière géante qui a besoin d’ouvriers, de soldats. Le casino a mis en place un système invisible qui vous tient en esclavage. Rappelez -vous que la Maison gagne toujours. Mais qui se cache dans la Maison ? À qui profite le crime ?… Qui empoisonne nos enfants avec du sucre et des graisses vendus dans des emballages colorés ? Qui distribue des kalashnikovs aux jeunes garçons en mal d’héroïsme ? Qui vend le sexe de nos femmes ? Qui détruit et exploite cette terre qui nous a enfantés ? Comment avons-nous pu oublier qu’abîmer la nature, c’est trancher notre propre gorge ?

Et pourtant, pourtant… Ne sommes-nous pas nombreux à désirer la paix ? À désirer mener une existence simple, harmonieuse, auprès de ceux que nous aimons ? À regarder pousser les enfants et les fruits de nos jardins ? Ne sommes-nous pas nombreux à désirer la paix ?»

Abuelita sentit le découragement l’accabler. Elle se doutait que personne ne la prendrait au sérieux. Comment une petite femme comme elle, une guérisseuse de la forêt, allait-elle pouvoir bouger, ne serait-ce qu’un millimètre du système implanté depuis des millénaires ?

La salle était pleine, à présent. Le jeune homme s’approcha et lui dit : « C’est à vous. » Abuelita se leva, alla se planter au milieu de la scène, sous les lumières artificielles.

Elle allait leur parler. Elle espérait que l’un d’eux tendrait l’oreille. Que l’un d’eux serait capable de mettre en place un plan d’action. D’être la première pierre de l’édifice du changement. Il y avait forcément, parmi tous ces hommes en cravates et ces femmes en costumes sombres, des personnes qui s’inquiétaient pour l’avenir des enfants de la terre. Des hommes et des femmes de cœur. Des êtres capables de s’unir, d’agir.

Après tout, il suffit d’un caillou qui se descelle pour provoquer une avalanche.

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